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Le gardien de la porte

Qui est le gardien qui se tient devant l’entrée du monde spirituel et qui décide de celui qui peut y entrer ou non ? Suivons Kafka et le Baal HaSoulam dans deux fables et une porte.

 

Franz Kafka (1883-1924) est peut être l'écrivain le plus approprié ayant décrit l'impuissance grandissante dans l'univers humain moderne. L'univers de Kafka est sombre, sinistre et menaçant, dans lequel se perdent des héros impuissants et incapables dans leurs tentatives infructueuses pour gérer leur destin amer.

Dans l'une de ses célèbres histoires, «Devant la loi», qui fut publiée après sa mort en 1925, Kafka nous raconte l'histoire d'un homme de la campagne qui se présente devant la porte et demande la permission d'entrer. Bien que la porte soit grande ouverte, l'homme de la campagne hésite à entrer avant de recevoir la permission du gardien de la porte. Ce dernier le prévient qu'il y a d'autres gardiens après lui et qui sont bien plus puissants.

Ne s'attendant pas à de telles difficultés, il prend la décision kafkaïenne typique, l'homme de la campagne en arrive à préférer d'attendre, jusqu'à ce qu'on lui accorde la permission d'entrer. De temps en temps il essaye d'attendrir le cœur du gardien au moyen de subterfuges et autres tentatives, afin qu'il le laisse entrer, mais sans succès.

Les années passent, l'homme de la campagne vieilli et la porte reste fermée. Avant sa mort, l'homme de la campagne rassemble ses dernières forces et demande au gardien «comment se fait-il que durant toutes ces années personne d'autre que moi n'ait demandé à entrer?» Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l'homme, lui rugit à l'oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte: «Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n'était faite que pour toi. Maintenant, je m'en vais et je ferme la porte.»

 

Les gardiens de l’entrée

 

L'aspiration à franchir les portes de la loi, à découvrir le système des forces qui règle nos vies, n'est pas chose nouvelle. Depuis toujours l'homme ambitionne de gouverner et de maîtriser les règles cachées de la nature et il essaya de les utiliser à son propre avantage. Cependant il semble qu'au 20ème siècle, ce désir se soit renforcé et ait atteint de nouveaux sommets. En peu de temps nous avons réussi à envoyer des missiles dans l'espace, marcher sur la lune, créer des réseaux de communication internationaux et à développer et inventer un nombre infini de gadgets et d'automobiles. Pourtant pour ce qui est de la nature spirituelle de l'homme, nos attributs intérieurs, notre nature profonde et nos sentiments, nous tâtonnons encore.

Lorsque des questions surgissent telles que : qui dirige nos vies ? Qui nous dicte notre vie d'une façon ou d'une autre ? D'où nous viennent nos pensées ? Ces questions restent généralement sans réponse. Exactement comme l'homme de la campagne dans l'histoire de Kafka, nous nous sentons contrôlés par un système de lois cachées et méconnues, que personne ne réussit à décoder vraiment.

Que nous manque t-il au juste ou pourquoi le gardien nous refuse t-il l'entrée dans le monde spirituel ?

Dans l'introduction à son œuvre monumentale «L'étude des dix Sefirot», le Baal HaSoulam à l'aide d'une fable qui rappelle sous bien des formes celle de Kafka nous suggère la réponse.

«La chose ressemble à un roi qui décide de choisir tous ses soupirants et partisans et de les faire pénétrer à l'intérieur de son château... mais il mit devant ses serviteurs de nombreux gardiens à l'entrée du palais et sur tous les chemins y menant et il ordonna à ces gardiens de tromper avec ruse tous ceux qui s'en rapprocheraient et de les détourner du chemin...

Et bien sûr tous les habitants du pays qui décidèrent d'accourir au palais furent repoussés subtilement par les fidèles gardiens, nombreux sont ceux qui les vainquirent et réussirent à se rapprocher de l'entrée du palais.

Cependant les gardiens de l'entrée étaient encore plus puissants et celui qui s'approchait, ils le provoquèrent, et le repoussèrent avec beaucoup de finesse, jusqu'à ce qu'il se retrouve les mains vides. C'est ainsi qu'ils firent des allers retours et ainsi de suite ils se renforcèrent et revinrent plusieurs jours, années jusqu'à ce qu'ils n'eurent plus la force d'essayer. (Introduction à l'étude des dix Sefirot, § 133).

Il semble difficile de connaître la pensée du roi, d'une part il veut rapprocher ses soupirants et les faire pénétrer dans son palais, or dans les faits, il agit à l'opposé et place des gardiens à l'entrée du palais empêchant les soupirants d'entrer. En fait, s'il voulait qu'ils entrent, pourquoi place t-il devant eux de si grands obstacles ? Il aurait été plus simple d'ouvrir la porte et de les laisser entrer. Plus loin dans la fable il s'avèrera que c'est le moyen employé par le roi pour découvrir celui qui veut vraiment parvenir à Son palais.

« Et seuls les héros dont la patience ne leur fit pas défaut, vainquirent les gardiens et franchirent la porte et méritèrent d'être reçu par le roi.... Et bien sûr depuis ils n'eurent plus affaire auxdits gardiens, car ils ont mérité de travailler et de servir en face de la splendide lumière du roi dans son palais intérieur. »

 

La clef

 

Le palais royal n'est pas un «autre endroit sympathique» rempli de trésors et de beaux bijoux. Le palais, d'après la Kabbale, est le symbole du système des désirs qui agissent selon une seule loi spirituelle, l'attribut du Créateur. Lorsque l'homme «intronise» au dessus de son désir égoïste l'attribut du don, il découvre alors «la lumière du roi», c'est-à-dire se répand en lui l'abondance infinie. A l'aide de cette sensation d'abondance il apprend en fait, que les lois cachées agissent constamment sur lui sans les ressentir, et c'est ainsi que s'ouvrent devant lui les portes de la loi spirituelle à profusion. Cependant pour pénétrer dans le palais du roi, l'homme doit surmonter les gardiens qui se tiennent sur son chemin.

Qui sont ces gardiens ? Ce sont les désirs égoïstes de l'homme. Pour les vaincre, il doit changer sa nature. Il doit apprendre à se servir de son désir égoïste, dans le but de vouloir le bien d'autrui. Cela signifie que l'homme doit acquérir de nouveaux attributs, ceux du don et de l'amour. Lorsqu'il change et acquiert de tels attributs, il découvre que la porte était tout le temps ouverte et qu'en fait il n'était jamais sorti du palais du roi. Tout ce qui lui est arrivé vient d'un manque de récipients adéquats pour ressentir cela.

 

Le chemin

 

Les véritables soupirants du roi sont ceux qui demandent à être comme Lui, Lui ressembler et de découvrir en eux les mêmes attributs que Lui. Sur la route conduisant au palais, l'homme découvre que tout dépend de lui. S'il tente de se rapprocher du palais alors qu'il est envahi de désirs égoïstes, il rencontrera les cruels gardiens kafkaïens. S'il parvient à acquérir l'attribut du don, il rencontre les mêmes gardiens, mais à présent, ils l'orientent dans la bonne direction et ils l'aident à pousser la porte, en fait ce sont mêmes eux qui lui ouvrent la porte !

Le « chemin » menant au palais du roi peut également être un voyage spirituel fascinant, remplit d'aventures ou un voyage continu d'instructions et d'échecs. Il s'avère que les gardiens intérieurs de l'homme sont bien plus assidus et rusés qu'il ne lui semblait au début. Dans l'histoire de Kafka, le gardien lui propose de s'asseoir sur un tabouret et de se reposer et en fait pourquoi pas ? Parfois il nous semble que si nous nous asseyons et attendons, la porte s'ouvrira devant nous, voire même que le roi en personne viendra à notre rencontre. Parfois il nous semble que si nous nous énervons et crions de toutes nos forces, ou inversement si nous prions et pleurons - alors le miracle tant espéré se produira.

Pour passer les gardiens nous avons besoin de la bonne clef, d'une méthode capable d'ouvrir pour nous les portes. La sagesse de la Kabbale précise que nous devons changer et que tout ce processus ne dépend que de nous. Tout changement dans ce sens nous permet de vaincre un gardien plus puissant, c'est-à-dire s'élever au dessus d'une couche plus épaisse de désirs égoïstes qui s'éveille en l'homme qui progresse sur le chemin. S'il est fidèle à la méthode et ne renonce pas ni ne désespère, il parviendra au but souhaité.

Voilà en fait la fin de la ressemblance entre les deux fables, à la différence de l'esprit catastrophique et pessimiste qui accompagne la fable de Kafka, se trouve dans l'histoire kabbalistique du Baal HaSoulam un grand espoir de changement. Les kabbalistes qui ont franchi avec succès les portes nous racontent que de l'autre côté attend un monde complètement opposé à celui de la réalité kafkaïenne, qui est le lot d'une partie d'entre nous dans ce monde. Le monde spirituel nous attend, un monde de perfection, d'éternité, régit par une seule loi : la loi de l'amour.

Si l'homme de la campagne de Kafka avait connu l'histoire que nous a laissé le Baal HaSoulam, les choses se seraient terminées autrement pour lui. En ce qui nous concerne il n'est pas encore trop tard...

 
 
 
 
 
 
 
 
 

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